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Henri Alleg, suite.

Henri Alleg est mort. Certainement que son sourire aussi communicatif que narquois illuminerait son visage à voir la procession des éplorés qui disaient pis que pendre de celui qui condamnait sans concessions tous les aventuriers des guerres coloniales passées actuelles voire futures, celui qui menait un combat implacable contre tous les reniement idéologique nécessaires aux reconversions opportunistes.

Voir aujourd'hui Blummollet depuis l'Elysée, rejeton du parti de Lacoste, rendre hommage à celui qui pour avoir choisi le camp du socialisme et de l'internationalisme mènera dès le 8 mai 1945 un combat sans merci contre le colonialisme et la social démocratie qui lui organisait ses budgets et choisira comme dirigeant celui qui mêlera la guillotine au lance flamme est un de ces exotismes qui aurait fait pétiller son regard.

Les commentaires d'un BHL incapable à son sujet de distiller son venin habituel montre la dimension de celui qui vient de nous quitter.

Voir aujourd'hui ceux qui faisait tant d'effort pour l'éviter voir dire pis que pendre en prenant la précaution, parce qu'Henri avait décidé de rester authentiquement communiste, de mettre une césure entre l'après et l'avant la fin des années 80 et lui dresser des couronnes dans l'huma est à la limite de l'insupportable.

Canaille le Rouge a eu l'occasion de le rencontrer à de multiples occasions. Il n'en revendique ni gloriole qui serait le sommet de l'indécence concernant Henri Alleg, ni autorité particulière tant ceux qui ont eu la chance de participer à la vie politique à ces cotés peuvent aussi s'y référer.

Juste deux souvenirs.

Une des dernières fois ou La Canaille a rencontré Henri c'était lors de la présentation publique au cinéma la Clef du livre "Expériences socialistes en Afrique" un ouvrage produit sous la responsabilité de Francis Arzalier, où il avait pris toute sa part , et qu'avec la voix posée et la démonstration clinique dont il était coutumier il posait hypothèse, diagnostique et ouvrait sur des pistes d'issues qui n'étaient jamais des solutions clés en main.

Plus tôt, quelques années déjà au moment où sous le magistère d'un certains R Hue et de ceux qui avant de le vouer aux gémonies l'applaudissaient tels Souslov et Kroutchev applaudissant leur petit père d'alors, il avait pris toute sa part à l'expression du manifeste des 700 "nous assumons nos responsabilités" dont La Canaille fut un des co-rédacteurs.

Un texte portant l'idée d'une organisation communiste dont le PCF d'alors pouvait être encore le réceptacle, un outil au service de la transformation sociale. Son souci d'aider à une perspective communiste où l'internationalisme serait un des pivots faisait l'axe de ses propositions. Souci aussi de ne pas au nom des vérités à dire sur les pratiques dans le camp anti-impérialiste, vérité à ne pas masquer, ne pas aller se vautrer chez l'ennemie de classe au plan local national ou mondial et dénoncer la place de l'UE (alors CEE) dans le dispositifs de reconquête du capital.

Rien dans son attitude ou ses propos pour emporter la conviction qui n'usait de cette "notoriété" acquise par les sévices infligés par ceux qu'il combattait. Homme de conviction et d'idée il ne parlait torture que pour mener la lutte contre les tortionnaires et se mettre au côté des torturés. Derniers en date, contre ces charters de l'Otan qui d'Abou Ghraïed à Guantanamo font navetter les torturés de lieux en lieux de question massive.

Entre les hommages portant l'attachement à qui est Henri, ce qu'il représente pour le camp anticolonialiste anti impérialiste, La Canaille vous propose ce texte que Djamal Benmerad a mis en ligne à l'annonce de la disparition d'Henri.

"En guise d'oraison funèbre, nous re-publions ce que nous disions de lui à l'occasion de la commémoration du l'Indépendance de l'Algerie, où nous l'avons invité (à Bruxelles) en ce 5 mai 2007.

Henri Alleg, le plus Algérien des Français


Par Djamal Benmerad

J’ai titré ainsi mon propos par pure coquetterie intellectuelle, car Henri Alleg n’est ni tout à fait Algérien ni tout à fait Français : il est internationaliste, bien que nous, Algériens, ayons tendance à nous l’approprier.

Il m’échoit, ce soir ( samedi 05 mai 2007 ), deux tâches en une.

La première tâche, ingrate celle-là, vise à présenter Harry Salem, plus connu sous son nom de guerre d’Henri Alleg, à une partie du public déjà convaincu et connaisseur de ce dernier, tant la valeur de cet homme a fait le tour des cinq continents.

La seconde tâche consiste en le redoutable privilège de faire connaître Henri Alleg à cette autre partie du public qu’est la jeunesse et qui, peut-être connaît imparfaitement cet homme. Je le ferai donc en vertu de deux affinités subjectives qui me lient à Henry Alleg : notre idéal commun et l’honneur d’avoir travaillé à Alger républicain en qualité de grand reporter quelques dizaines d’années après lui (ce qui ne rajeunit pas Henri !) A ce propos, il faut dire, en passant, que lors de notre intégration à ce journal, chaque jeune journaliste subissait un long speech sur Henri Alleg, par notre directeur de journal aujourd’hui hélas décédé, Abdelhamid Benzine, qui lui aussi connut pendant la guerre la torture et les camps de concentration. Ainsi nous, dont « La question » figurait parmi nos livres de chevet, nous connaissions Henri avant même de l’avoir rencontré. Il était devenu un mythe pour les Maghrébins que nous sommes, raffolant de mythes et de légendes. Mais cet inconnu devient aussi pour nous une référence en matière de journalisme.

Nous apprîmes donc que ce natif de Londres a tôt commencé le journalisme, avant de s’installer dans l’Algérie coloniale des années quarante. A l’âge de 19 ans il adhère au Parti Communiste Algérien. La direction de ce Parti, assimilant mal les enseignements de Lénine concernant la question coloniale, était majoritairement composé de pieds noirs, c’est-à-dire des français nés en Algérie, ce Parti donc bégayait à l’époque entre la revendication d’une assimilation des Algériens aux Français et sa demande de promotion des classes ouvrières des deux pays. L’idée de l’indépendance de l’Algérie ne l’effleurait même pas. Il était en somme une annexe du Parti Communiste Français. Mais passons sur cette digression qui risque de réveiller de vieilles polémiques.

En 1951, Henri Alleg se voit offrir la direction du journal progressiste Alger républicain. Il renforce sa ligne résolument anticapitaliste. Peu à peu, la ligne de ce journal devient plus radicale et se rapproche des thèses nationalistes, tant le colonialisme est le fils cadet du capitalisme. Le fils benjamin du capitalisme étant l’impérialisme.

1954 : l’insurrection armée Algérienne éclate. Le Parti Communiste Algérien, censé être un parti d’avant-garde est pris au dépourvu. Nombre de militants le quitteront pour rejoindre les patriotes Algériens.

Quelques mois plus tard, Alger républicain est interdit par les autorités coloniales. Apprenant qu’il était recherché, Henri Alleg plonge dans la clandestinité pendant que nombre de communistes créent des cellules armées combattantes dénommées Les maquis rouges, dont le moins méritant n’est pas Fernand Yveton qui sera condamné à la guillotine et exécuté. Il venait à peine d’avoir 20 ans. Les communistes combattront sous le vocable de Maquis rouges jusqu’en 1956, année où ils vont s’auto dissoudre pour rejoindre l’Armée de Libération Nationale.

Après deux ans de clandestinité, Henri est soudain découvert et arrêté le 12 juin 1957 par la sinistre 10eme division de parachutistes du non moins sinistre général Massu. Il est immédiatement transféré dans une villa des hauteurs d’Alger. Il s’agissait de la villa Susini de triste mémoire. Là, Henri connaîtra dans sa chair les morsures de « la bête immonde. » Il y subira ses tortures les plus grossières aux plus raffinées. Il fera connaissance avec « le torchon mouillé », la « gégène », « la baignoire » et autres joyeusetés les unes pires que les autres. Aujourd’hui, cinquante ans plus tard, à l’heure où la torture sévit à Abou Ghraïeb (en Irak), en Palestine, en Colombie et ailleurs, relisons Henri Alleg :

Extrait de La Question d’Henri Alleg

Jacquet, toujours souriant, agita d’abord devant mes yeux les pinces qui terminaient les électrodes. Des petites pinces d’acier brillant, allongées et dentelées. Des pinces « crocodiles », disent les ouvriers des lignes téléphoniques qui les utilisent. Il m’en fixa une au lobe de l’oreille droite, l’autre au doigt du même côté. D’un seul coup, je bondis dans mes liens et hurlai de toute ma voix. Charbonnier venait de m’envoyer dans le corps la première décharge électrique. Près de mon oreille avait jailli une longue étincelle et je sentis dans ma poitrine mon cœur s’emballer.

Je me tordais en hurlant et me raidissais à me blesser, tandis que les secousses commandées par Charbonnier, magnéto en mains, se succédaient sans arrêt. Sur le même rythme, Charbonnier scandait une seule question en martelant les syllabes « Où es-tu hébergé ? »Entre deux secousses, je me tournai vers lui pour lui dire : « Vous avez tort, vous vous en repentirez ! » Furieux, Charbonnier tourna à fond le rhéostat de sa magnéto : « Chaque fois que tu me feras la morale, je t’enverrai une giclée ! » et tandis que je continuais à crier, il dit à Jacquet : « Bon Dieu, qu’il est gueulard ! Foutez-lui un bâillon ! » Roulant ma chemise en boule, Jacquet me l’enfonça dans la bouche et le supplice recommença. Je serrai de toutes mes forces le tissu entre mes dents et j’y trouvai presque un soulagement

Fin de citation.

Après un mois de sévices ignobles, un mois qui a dû durer pour lui un siècle, Henri est transféré en divers lieux de détention pour, finalement, aboutir à la prison Algéroise Barberousse. C’est dans cette prison qu’Henri Alleg entreprend de relater son supplice afin que nul ne dise « je ne savais pas. » A mesure qu’il rédige fébrilement « La question », il en fera sortir un par un les feuillets à l’insu de ses gardiens, par l’intermédiaire de ses avocats qui étaient aussi ses « complices » à l’instar de Leo Mataresso.

Une fois achevé et évacué hors de prison, un homme de bonne volonté et de grand courage entreprit de l’éditer. Il s’agissait de Jérôme Lindon, directeur des Editions de Minuit. Pendant que son auteur est en prison, La question est publié. Les autorités Françaises interdisent le livre mais des centaines d’exemplaires sont déjà répandus sur le territoire. C’est ainsi, et quelques jours avec l’aide La Cité, une maison d’éditions Suisse, que les Français apprennent avec émoi que l’on torture en Algérie et qui plus est, on torture même des Français ! Des intellectuels et autres personnalités tels que Jean-Paul Sartre, Malraux, François Mauriac et tant d’autres protestent vigoureusement auprès de leur gouvernement.

Dans l’Algérie maquisarde, du livre fut d’un apport extraordinaire. « Ce fut pour nous l’équivalent d’un bataillon » me dira, il y a quelques années, le commandant Azzedine, un des anciens dirigeants de l’Armée de Libération Nationale.

Après trois années de détention à la prison Barberousse, Henri est transféré en France, dans la Prison de Rennes. d’où il s’évadera peu après, aidé en cela par un réseau communiste qui lui fera rejoindre la Tchécoslovaquie. Il y restera jusqu’en 1962, lors du cessez-le feu conclu entre l’Algérie combattante et la France colonialiste. Il revient dans l’Algérie indépendante pour organiser la reparution d’Alger républicain.

Je termine en rappelant que contrairement aux Occidentaux, nous, Maghrébins avons le culte des héros. Henri Alleg est de ceux-là.

Dj. B.

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Robert Lechêne 19/07/2013 13:47

Hommage avec un très grand respect,énormément de tristesse,et beaucoup de souvenirs, Robert Lechêne,ancien journaliste auprès d'Henri Alleg à l'Humanité,organe central du Parti communiste français