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Réformes territoriales : Les modifications recompositions des lieux de décisions et des pouvoirs politiques.

En quoi ils obéissent à des choix de classe.

L'exemple de Paris et sa petite couronne

Réformes territoriales : Les modifications recompositions des lieux de décisions et des pouvoirs politiques.

Un travail de l'IHS CGTdu Val de Marne et de l'URIF CGT publié par la NVO.

Si ce premier travail ne fait pas le tour de la question il a le mérite non seulement de bien la poser à partir d'un point de vue de classe , mais aussi à partir de cette approche d'appeler les militants à y reflechir : les institutions ne sont pas neutres.

C'est évident pour qui mesure la nature et le rôle de l'état qui mérite bien son qualificatif (montré mais pas dit clairement) d'état bourgeois. Mais est-ce bien intégrer dans la façon de regardre les rendications en matière de logement, de tra,sort, d'équipement public et de services Publics, pour ceux qui doivent y avoir accès comme pour ceux qui mettent en oeuvres ces réponses construites dans des rapports de forces ?

 

Les réformes territoriales au fil des siècles présentent-elles une constante, un dénominateur commun ?

Jacques Aubert, président de l’IHS-CGT Val-de-Marne : De tout temps, maîtriser l’organisation du territoire a été une préoccupation essentielle de la classe dominante. En 1789, quand la bourgeoisie prend le pouvoir et chasse la noblesse, et que, avec l’industrialisation du pays, émerge la classe ouvrière, le capitalisme est confronté à un problème nouveau : pour que les usines tournent, il faut que les ouvriers soient présents en grand nombre, qu’ils reviennent chaque jour travailler dans les mêmes conditions que la veille. Il faut donc qu’ils récupèrent leur force de travail.

Pour assurer ses profits, le capitalisme doit alors maîtriser le temps, le lieu et l’organisation de la récupération de la force de travail, et cette préoccupation sera l’une des constantes de toutes les réformes territoriales. D’autant plus que c’est aussi un enjeu d’extrême importance pour la classe ouvrière pour qui maîtriser le temps, le lieu et l’organisation de sa force de travail est la condition de son émancipation.


À partir de quel moment l’organisation du territoire est-elle animée d’une vision capitaliste stratégique ?

J.A. : À partir de 1850-1870, sous Napoléon III, suite aux émeutes de 1 830 et de 1 848, quand les ouvriers, descendus des faubourgs, feront leur jonction avec ceux du centre-ville de la capitale, prenant en tenaille la bourgeoisie. Ce sera encore le cas en 1871 à Paris, lors de la Commune, et à Lyon, avec les Canuts qui reprennent en main la commune. Les grandes villes qui concentrent la misère sont devenues les lieux de la révolte populaire. Dès lors, les classes possédantes vont vouloir reconquérir les centres-villes en repoussant le peuple vers la périphérie. C’est tout l’objet du programme de remodelage de la capitale, conçu par le baron Haussmann.

Pour vider Paris de ses classes populaires, il crée les grands boulevards et, dans le même temps, incorpore à la capitale des communes limitrophes : Belleville, Montmartre, La Villette, etc. On peut dire qu’il s’agit là de la première réforme territoriale pensée et voulue par le capitalisme, mais qui n’atteint pas pleinement son but d’annexion de la petite couronne. Ivry par exemple, trop révolutionnaire, ne sera que partiellement annexée pour créer le 13e arrondissement.



Pascal Joly, secrétaire général de l’Urif-CGT : À Ivry, la partie de la population que le pouvoir peut intégrer politiquement est annexée, alors qu’on laisse la partie de la ville qui est déjà en résistance former la commune d’Ivry indépendamment de Paris. Comme quoi, la bourgeoisie sait aussi tenir compte des rapports de force…

Ce qu’il faut retenir de cette séquence, c’est que l’Histoire a toujours des conséquences à longue échéance. Quelques dizaines d’années plus tard, cet épisode donne lieu à la naissance de ce qu’on a appelé la « ceinture rouge », qui va encadrer la ville de Paris.



J.A. : Cet aspect est fondamental ! Quand la bourgeoisie fait venir en masse les travailleurs sur Paris, c’est pour répondre à ses besoins économiques. Un siècle plus tard, elle va vouloir mettre le territoire en correspondance avec les mutations économiques qui ont eu lieu, chasser les ouvriers des centres-villes, et cela produit la ceinture rouge. Un siècle plus tard encore, en 1966, De Gaulle va à son tour adapter le territoire à la nouvelle donne économique.



P.J. : La préoccupation de De Gaulle était d’empêcher la Seine et ses départements de basculer à gauche. Il crée alors d’autres départements autour
de Paris, selon un découpage électoral qui va concentrer la gauche, notamment le PC, en Seine-Saint-Denis, pour « l’isoler ». De Gaulle sacrifie donc une partie du territoire pour équilibrer
les pouvoirs entre tous les autres départements.



J.A. : C’est encore le cas aujourd’hui. La volonté de la classe dominante est de mettre de nouveau le territoire en correspondance avec une nouvelle phase du capitalisme, qui est celle de l’économie financiarisée. Il faut bien voir que, pour chaque réforme territoriale, il y a en amont une situation économique nouvelle, donc des rapports de force nouveaux qui se créent. Mais, toujours, il y a un besoin de faire suivre le territoire. Et aujourd’hui, cet enjeu est majeur car, tel qu’il est organisé, le territoire représente un danger pour le capitalisme financiarisé.



L’actuelle réforme promet d’accomplir ce qui est présenté comme impossible en France, à savoir décentraliser les pouvoirs de l’État.

P.J. : C’est inexact, car, sous couvert de décentralisation, l’actuelle réforme organise en réalité une déconcentration de l’État, avec une reprise en main des destinées des territoires. C’est la fin de la vision jacobine, celle d’un État ­centralisé, mais sur la base de l’égalité entre tous les territoires et, donc, entre tous les citoyens.

La mise à mort de cette idée visionnaire des Jacobins est aujourd’hui parachevée par l’actuelle réforme, qui est la plus inégalitaire de toutes, puisque fondée sur le désengagement financier de l’État, qui non seulement ne transfère plus les ressources aux collectivités, mais reprend en main les compétences des communes, notamment en matière d’aménagement du territoire.



En quoi la réforme actuelle affaiblit-elle la démocratie ? En quoi opère-t-elle ce que Pascal Joly considère comme un basculement ?

J.A. : La réforme actuelle organise l’adaptation totale de nos territoires aux exigences du capitalisme financiarisé, à sa nécessité vitale d’investir dans tous les aspects de la ville, d’où la suppression des services publics car tout doit être privatisé. Or ce serait impossible en maintenant la notion d’égalité, parce que, selon les endroits, privatiser va être plus ou moins rentable.

On a donc besoin d’un découpage territorial qui tienne compte de cette réalité. Et, dans ce découpage, c’est la commune qu’on affaiblit, qu’on éloigne des citoyens. Or, historiquement, la commune, c’est le territoire de toutes les solidarités, là où tout le monde va, où tout le monde se rencontre, où se ­fabrique l’expérience démocratique.



P.J. : Ce n’est pas un hasard si les élections à plus forte participation sont les municipales.



J.A. : Nous sommes dans une phase où la bourgeoisie n’a plus le même besoin qu’auparavant de la démocratie. Alors, on fait sauter le premier échelon de l’expérience démocratique et, ce faisant, on situe le citoyen dans une entité à échelle plus large, on le considère comme désancré, comme mobile. Mais, avec l’éloignement de la commune, c’est l’humain qu’on est en train de modifier.

Il faut donc analyser cette réforme dans le contexte de la crise du capitalisme et de la nouvelle donne d’une économie financiarisée pour qui la démocratie est un obstacle. Et bien voir que tout cela est l’aboutissement d’une longue préparation. Aujourd’hui, on ­franchit un cap.



P.J. : L’affaiblissement de la démocratie et l’éloignement des citoyens des lieux de pouvoir ne sont pas un dommage collatéral de la réforme, mais un des effets recherchés. La bourgeoisie dominante, aujourd’hui, refuse cette ­démocratie et elle s’efforce de l’affaiblir là où elle existe.

On voit donc bien à quel point la question de l’aménagement du territoire, quels que soient les modes de production et la classe dominante du moment, a toujours été un enjeu de pouvoir. Mais nous avons changé de nature de bourgeoisie dominante, qui n’est plus industrielle, mais financière. Et pour elle, contrôler le territoire, c’est contrôler les classes populaires, pour mieux les dominer, y compris leurs comportements.

C’est ce que préfigure le Grand Paris Métropole. Il n’y a qu’à voir la façon dont sont conçus les réseaux de transports du Grand Paris Express, qui relie La Défense aux deux aéroports, pensés pour les hommes d’affaires qui portent en valise les intérêts du capital financier. Il n’y a qu’à voir la conception du type de logements spéculatifs, le type d’économie avec deux activités dominantes et structurantes – le tourisme et la finance. Tout cela découle d’une conception idéologique : faire de Paris la plateforme financière d’Europe et un pôle d’attraction touristique mondial. Et, ce faisant, vider encore un peu plus la métropole de toutes les catégories populaires, qui, par un effet centrifuge, vont être reléguées aux marges de la métropole.



Quel type de société ce projet organise-t-il, pour quels types de citoyens ?

P.J. : Nous sommes là dans une construction politique à l’échelle de l’Europe, qui s’appelle l’Europe des régions, qui va signer la fin des États-nations. C’est donc la nature de la République qui change, et l’éloignement des lieux de démocratie y participe, qui va induire un sentiment d’impuissance chez les citoyens, un sentiment de « on n’y peut rien ».



J.A. : En tuant la démocratie, on tue l’héritage des Lumières, où la raison conduisait vers les progrès. C’est dans cette phase de l’Histoire que la bourgeoisie a eu besoin de la démocratie, qui est la condition du raisonnement. Aujourd’hui, ce n’est plus la raison qui gouverne, mais la loi économique. La démocratie avait besoin d’institutions démocratiques.

Aujourd’hui, l’économie – et puisque c’est elle qui a raison, et qu’on ne peut rien contre ses lois qui sont supérieures – a besoin de ses propres institutions, qui n’ont plus rien à voir avec la démocratie ni avec la raison. Elle va même modifier l’humain pour en faire un individu libre de tout, de la famille, de son habitation, de son travail, de se vendre à qui il veut, et surtout libre de répondre parfaitement aux conditions du marché.

En quelque sorte, un humain déshumanisé, un peu comme ces héros de cinéma, un individu sans attaches, sans psychologie, qui ne fait que réagir aux événements. Un James Bond, toujours libre, qui va de mission en mission, de femme en femme, sans jamais s’ancrer. Voici venu l’auto-entrepreneur idéal de la société totalement libéralisée.



P.J. : Cela s’appelle un totalitarisme, ou un néofascisme.



J.A. : Oui, et comme toujours, c’est la réponse du moment aux besoins du capitalisme dans sa phase de crise.

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