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Arménie 1915. Savait-on ?

De façon indiscutable, OUI

les archives diplomatiques

sont incontestables

 

Arménie 1915. Savait-on ?

La négation d'un crime ne le fait pas disparaitre de l'histoire même si cette négation sert à vouloir le chasser des mémoires.

Ici et là fleurissent des textes se voulant à la façon d'un Faurisson ou un LePen nier ou édulcorer le réel, le banaliser à défaut de pouvoir l'effacer.

Un peuple n'émigre jamais en masse sans y avoir été contraint par des causes dramatiques rendant la fuite impérative, violences qui lui interdisent son maintien sur sa terre. Le 21ème siècle renouant avec ces crimes dont la déclaration fondatrice des Nations Unis disait qu'ils appartenaient au passé, à voir comment l'émigration économique, raciale, génocidaire fait partie de l'arsenal des obscurantismes, c'est un devoir pour l'humanité de les contenir, les faire reculer, les anéantir.

pour cela aider à donner des outils pour connaître et comprendre.

Passifs en 1915, les états de ce qui ne deviendra la très anticommuniste OTAN qu'après 1945 sauront dès 1917 se rassembler pour s'en prendre non pas aux génocidaires ottomans mais attaquer militairement la jeune URSS qui reconnait les droits et protège le peuple Arménien.

Au delà de l'indignation ou des constats cliniques des messages des diplomates, les chancelleries des pays colonisateurs n'étaient pas mécontentes d'avoir sur place un gendarme local pour maintenir repression et division des peuples sur ce qui à l'époque encadrait le principal réservoir d'or noir connu.

Les textes qui suivent témoignent de la façon dont les puissances impérialistes occidentales informées ont laissé faire s'abritant derrière d'éventuels communiqués passe partout.

 

 

Publié durant le weekend un papier de Libé ressort de bonne façon les travaux d'Elisée Reclus et sa vision du mùassacre de 1898. il borde un champ de mort annonce 1915 qu'il ne verra pas, et décrit ce qui sera appelé un demi siècle plus tard génocide dont il défini la condition de son exécution, condition toujours actuelle :

La « complicité tacite » (t. V, p. 387), l'intérêt des grandes puissances, « l'assistance complaisante à ces horreurs » (t. V, p. 284).
« les massacres d'Arménie, trop savamment organisés pour qu'on y vît le résultat de soulèvements populaires et de guerre entre races, furent, de toutes les abominations modernes, celles peut-être qui représentent le plus gros amas de crimes »(t. V, p. 385).

Il en annonce aussi l’une des conséquences : l’émigration massive.

Malgré témoignange et analyses, campagne du monde progressiste et sa presse Les grands titres internationnaux mettront un siècle à reconnaitre la nature génocidaire des tueries de 1915.

Arménie 1915. Savait-on ?

Trois textes dont deux témoignages de diplomates, celui de l'ambassadeur de France installant le cadre de la préméditation méthodique dès 1898 qui permet de qualifier de génocide la reprise à plus grande échelle encore du massacre des arméniens en 1915 précédé d'une approche d'un regard qui ne porte aucune complaisance pour les forces aux pouvoirs (pluriel voulu ici) celui du Communard et grand géographe Elisée Reclus.

"Talaat (premier ministre de Turquie en en 1915 -note de CleR) niait que l'expulsion de la population arménienne fit partie d'un programme prémédité, et assurait même que celle-ci ne serait point inquiétée.

Cependant les détails arrivant de l'intérieur se firent plus précis et plus inquiétants. Le rappel de la flotte alliée des Dardanelles changea la face des choses. Jusqu'alors on pressentait qu'il se passait des choses anormales dans les provinces arméniennes ; mais lorsqu'on apprit d'une façon certaine que les amis traditionnels de l'Arménie, la Grande-Bretagne, la France et la Russie, ne pourraient plus venir en aide à ce peuple malheureux, le masque tomba. Au mois d'avril, je fus subitement obligé de télégraphier en clair à nos consuls ; on appliqua de même une censure très sévère à la correspondance (...). Quoique l'on rendit les voyages extrêmement difficiles, certains Américains, principalement des missionnaires, réussirent à passer ; ils vinrent s'asseoir dans mon bureau et, pendant des heures, me retracèrent, tandis que des larmes coulaient sur leurs joues, toutes les horreurs dont ils avaient été témoins. Quelques-uns m'apportèrent des lettres de consuls américains, confirmant les détails les plus affreux de leurs récits et en ajoutant d'autres qu'on ne saurait publier."

Mémoires de l'ambassadeur américain H. Morgenthau, cité par Chaliand et Ternon, Le Génocide arménien , Ed. Complexe, 1984.

 

Au même moment :

« Nos concitoyens, les Arméniens, qui forment un des éléments des races de l’Empire ottoman, ayant adopté, depuis des années, à l’instigation d’étrangers, bien des idées perfides de nature à troubler l’ordre public ; ayant provoqué des conflits sanglants (...). Ayant en outre osé se joindre à l’ennemi de leur existence [la Russie], et aux ennemis actuellement en guerre avec notre empire, notre gouvernement se voit forcé de prendre des mesures extraordinaires et de faire des sacrifices, aussi bien pour le maintien de l’ordre et de la sécurité du pays, que pour le bien-être et la conservation de la communauté arménienne. En conséquence, et comme mesure mise en vigueur pour la durée de la guerre, les Arméniens devront être envoyés à des destinations qui ont été préparées à cet effet dans l’intérieur des vilayets ; et il est rigoureusement enjoint à tous les Ottomans d’obéir de la façon la plus absolue aux ordres ci-après :
1° Tous les Arméniens, à l’exception des malades, seront forcés de partir dans un délai de cinq jours de la date de la présente proclamation, par villages ou quartiers, et sous escorte de la gendarmerie.
2° Bien qu’il leur soit permis d’emporter avec eux, pour leur voyage, s’ils le désirent, les objets transportables leur appartenant, il leur est défendu de vendre leurs propriétés et leurs autres biens, ou de confier ces derniers à d’autres personnes car leur exil n’est que temporaire (...).»

Source : Affiche apposée à Trébizonde au moment des déportations. Cité par CHALIAND Gérard, Le Génocide des Arméniens, Bruxelles, Complexe, 1980, pp.132-134.

Arménie 1915. Savait-on ?

Carte établi par Elisée Reclus, Géographe communard 

« Lieux de massacres des Arméniens », la carte repère les différents « lieux d’égorgement ou de lutte » qui eurent lieu d’août 1894 à novembre 1896 à l’est de l’Anatolie. Il y ajoute, en légende, les sites de Constantinople et d’Ezeroum, précisant que « de 1896 à 1904, les tueries n’ont point cessé, mais elles ont été moins systématiques ».

 

 

Voici ce que dit E Reclus dans son dernier ouvrage "L’Homme et la Terre (1905)". 

« En réalité, la Turquie (…) ne s’appartient pas à elle-même ; elle est la chose de que l’on appelle le concert européen“ (…). Si le sultan est le maître redoutable, c’est parce qu’on veut bien lui permettre de l’être, et vraiment les gouvernements d’Europe sont fort larges dans leurs autorisations »

 

Quant à l’intérêt de la Russie, il est analysé comme suit par E Reclus :  

« débarrasser sa frontière transcaucasienne d’un peuple à tendances indépendantes, presque républicaines, associé par nombre de ses jeunes hommes aux groupes redoutables des étudiants russes ? La complicité de la politique moscovite est d’autant plus grave que, jusqu’à 1882, sous le prétexte d’une communauté de religion, la pratique constante des tzars avait été de s’appuyer sur les Arméniens pour se ménager des intelligences dans l’empire turc » (t. V, p. 387-388).

Apparait ainsi la stratégie des impérialismes dominants qui donne une grille de lecture dont l'actualité et l'universalité est marqué par une grande lucidité:

« Les passions des Kurdes ont été soulevées contre leurs voisins d’Arménie, de même en Europe, les Albanais, les Tcherkesses expulsés des hautes vallées du Caucase, les Grecs ont été lancés contre les Bulgares et les Serbes ; l’équilibre politique se maintient par la haine réciproque » (t. V, p. 389).

Sur la complicité entre les deux empires russe et ottoman  tzar Reclus à ces phrases d'une intense clairvoyance : 

Les émissaires russes soufflent au sultan que, parmi les jeunes Arméniens« sortis des universités étrangères, Genève, Zürich, Paris, plusieurs étaient socialistes, anarchistes même, et [qu’ils] publiaient des brochures de propagande où l’on s’attaquait directement à son autorité. La Russie, qui se méfiait déjà de l’intelligentsia arménienne, de l’esprit de liberté qui germe dans ce peuple opprimé, n’eut pas de peine à trouver un complice en suspicion et en persécution » (t. V, p. 480-481).

« Désormais nul Arménien ne trouva plus grâce devant le maître, et ses courtisans surent qu’il justifierait tous les crimes d’extorsion, même les assassinats en masse » (t. V, p. 481-482). Pour résumer, « ainsi que l’a dit un homme d’État, “le gouvernement de Stamboul tenta de supprimer la question arménienne en supprimant les Arméniens eux-mêmes“ » (t. V, p. 479).

 

 

Dans la série la diplomatie française se surpasse dans l'ignominie, à prendre avec des pincettes mais révélateur de l'état d'esprit du Quay d'Orsay, ce texte de Paul Cambon, ambassadeur  de France à Constantinople de 1892 à 1898 annonciateur dès 1895 des massacres de 1915 :

 Paul Cambon, ambassadeur français à Constantinople de 1891 à 1898, puis à Londres jusqu’en 1920.
Lettre du 10 octobre 1895


« Les désordres dans la rue sont arrêtés mais l'excitation des esprits est incroyable. Ces Arméniens si poltrons d'ordinaire sont comme des moutons enragés, ils veulent tous se faire tuer. Les musulmans de leur côté sont dans un état d'exaspération qui fait prévoir des horreurs si de nouvelles manifestations ont lieu.

Ce sont à tout instant chez moi des conférences avec mes collègues. Aujourd'hui tous nos drogmans se rendent dans les églises arméniennes pour déterminer les malheureux qui s'y sont réfugiés à en sortir. La Porte nous a donné l'assurance que leur vie et leur liberté seraient respectées et nous garantissons la parole du Gouvernement turc. Si nous ne parvenons pas à faire vider les églises et si les délégués du Comité révolutionnaire l'emportent nous assisterons à de nouveaux massacres. Les agitateurs veulent absolument faire couler le sang à flots pour obliger l'Europe à intervenir. Ce qu'il y a d'inquiétant c'est que les Arméniens d'ordinaire si plats et si poltrons sont dans un état d'exaltation patriotique qui leur fait souhaiter la mort. C'est un des effets les plus remarquables du sentiment national.

Quant aux Turcs ils sont aussi fanatiques, aussi cruels, aussi séparés de nous aujourd'hui qu'au moment de leur entrée à Constantinople. Ils ont commis des horreurs. Les Arméniens ont provoqué la répression par leur manifestation mais les désordres qui ont suivi ont été abominables. Le pis est que l'agitation gagne les provinces. Avant-hier à Trébizonde, ville de 50'000 âmes, la population musulmane s'est ruée sur le quartier arménien. Le massacre et le pillage ont duré de 10 heures du matin jusqu'au soir en présence d'une garnison insuffisante et complice. On n'a pu sauvegarder que les Consulats et les établissements catholiques.

J'admire avec quelle naïve ignorance nos journaux parlent de toutes ces choses. Ils voient la main de certaines Puissances, ils célèbrent les intentions du Sultan, etc. En réalité, il y a là l'éternel conflit entre chrétiens et musulmans. Les deux populations ne se sont nullement amalgamées, depuis la conquête des Turcs. Ceux-ci sont les vainqueurs, ils occupent militairement le pays, ils sont campés en Europe et même en Asie Mineure. Leur administration, leurs prétendues institutions européennes ne sont qu'apparence.

Cette semaine dans les maisons turques où se trouvaient des domestiques arméniens, et il y en a partout, leurs camarades musulmans les ont maltraités ou tués. A l'usine à gaz huit ouvriers arméniens catholiques ont été massacrés par leurs compagnons de travail musulmans. Le jour où la crainte de l'Europe ne retiendrait plus le Turc, la population chrétienne risquerait d'être réduite à l'esclavage. C'est ce que ne soupçonnent pas les utopistes qui croient à la régénération de la Turquie, les touristes qui sont bien reçus par le Sultan et les gogos de Paris ou des capitales européennes qui fraient dans les cercles avec d'aimables secrétaires d'Ambassade ottomans habillés à la dernière mode et abonnés de l'Opéra. Lundi dans la journée ces jolis messieurs du Ministère des Affaires étrangères ont écrasé eux-mêmes à coupes de talon un arménien expirant qui après la manifestation avait été jeté dans la cour du Ministère. Imagines-tu nos jeunes gens du Quai d'Orsay piétinant par plaisir un blessé après une émeute ?

(...) L'intérêt de la France est dans le maintien de la Turquie mais il ne faut pas être dupe ; il faut être ami mais ami sans illusions et il faut poursuivre la veille et éternelle politique européenne en Orient, la seule sage et la seule vraie, il faut considérer la Turquie comme une mineure et la maintenir sous la tutelle européenne. De toutes les erreurs de Napoléon III, la moindre n'a pas été de laisser galvauder la situation après la guerre de Crimée et d'admettre la Turquie dans le concert européen.

L'Asie Mineure est véritablement en feu. On massacre presque partout. (...) Notre Consul est enfermé dans sa maison avec 500 réfugiés et voit à travers ses fenêtres la gendarmerie faire cause commune avec des bandes de kurdes sauvages venus du dehors et les musulmans de la ville. On massacre tous les chrétiens sans distinction. Nous avons là des Capucins qui ont échappé jusqu'à présent, j'espère. Le plus terrible est de savoir ce qui se passe et d'être impuissant. (...) Nous savons en dix minutes ce qui se passe au fond de l'Asie et il faut des mois pour y envoyer des secours. En Syrie on signale une grande effervescence et à l'autre extrémité de l'Empire, à Mossoul, on annonce le réveil du fanatisme. Nous sommes donc en présence d'un mouvement général que le Gouvernement est aujourd'hui impuissant à réprimer et dont la plupart des fonctionnaires et des officiers sont complices. Il peut en sortir de grandes catastrophes et de conséquences politiques incalculables. »

Source : Paul Cambon, Correspondance 1870 – 1924, tome I, Grasset, Paris, 1940, pp. 394-397.

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