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Quatrième Texte (D Lossourdo) suite et fin (2/2)

suite et fin du 1/2 

 

 

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Comment en est-on arrivé là et comment pouvons-nous nous libérer de tout cela ?

 

 

DL : En Italie se ressent le poids d’une situation particulière : l’action négative d’un parti, celui de Rifondazione comunista, longtempsconduit par des dirigeants avec une vision substantiellement anti-communiste, des dirigeants qui se sont employés activement à liquider l’héritage de la tradition communiste dans le monde et en Italie.

Il est clair que nous devons nous libérer de cette phase tragique et grotesque de l’histoire que nous avons derrière nous ; de ce point de vue la reconstruction du Parti est non seulement un devoir organisationnel, mais c’est un devoir en premier lieu théorique et culturel. Je crois que ces problèmes peuvent être affrontés et résolus positivement.

 

Nous sommes aujourd’hui dans une situation dans laquelle nous avons assisté à un changement du point de vue même culturel. Tandis qu’au 20ème siècle, l’hégémonie culturelle était l’apanage du mouvement communiste, aujourd’hui le terme communiste est vécu presque avec embarras si ce n’est avec une honte manifeste, jusqu’à en arriver aux déclarations de Bertinotti sur l’imprononçable du terme communiste ou sur la réduction de sa signification, dans la meilleure des hypothèses, à quelque chose de purement culturel.

 

Donc ce qui empêche la construction d’un Parti Communiste unique en Italie est à votre avis cette fragmentation, cette fatigue pour affronter à nouveau des luttes que nombre de camarades ont déjà faites ?

   

 

DL : Le terme communisme serait-il imprononçable ?  En tant qu’historien je dois tout de suite observer qu’alors nous devrions renoncer aux termes qui servent de référence aux mouvements politiques actuels en général.

Comment s’appelait aux USA le parti  qui a défendu jusqu’au bout l’institution de l’esclavage des Noirs ? Il s’appelait Parti Démocrate. Et comment s’appelait, encore aux USA, le parti qui, même après l’abolition formelle de l’esclavage, a défendu le régime de la suprématie blanche, la ségrégation raciale, le lynchage des Noirs organisé comme torture lente et interminable et comme spectacle de masse ?

Il s’appelait, encore une fois, Parti Démocrate Oui, les champions de l’esclavage et du racisme le plus honteux ont fait profession de démocratie. Devrions-nous conclure que « démocratie » est imprononçable ? Penser que le terme démocratie a une histoire plus belle, plus lisse, plus immaculée, que le terme communisme signifie ne rien connaître de l’histoire. Ce que j’ai dit à propos du terme démocratie pourrait être tranquillement repris pour d’autres termes qui sont une part essentielle du patrimoine de la gauche.

 

Comment s’appelait le parti d’Hitler ? Il s’appelait Parti national-socialiste : doit-on aussi considérer le terme socialiste comme tabou ? Pour être exacts, le parti d’Hitler s’appelait Parti national-socialiste des ouvriers allemands.

Serait-il alors inconvenant et inacceptable de faire référence aux ouvriers et à la classe ouvrière. Aucun mot ne peut exhiber le statut de la pureté.Hitler et Mussolini prétendaient être les promoteurs et protagonistes d’une révolution ; voici un autre terme qui, dans la logique de Bertinotti, devrait se révéler imprononçable.

 

En réalité, ces propos sur l’imprononçabillité du terme « communisme » présuppose non seulement une totale subalternité par rapport à l’idéologie dominante mais aussi une incapacité de jugement historique et politique. Pour clarifier ce dernier point je prendrai appui sur une comparaison que j’ai illustrée dans mon livre Controstoria del liberalismo (Contre histoire de la démocratie, NdT).

Dans les années trente du 19ème siècle deux illustres personnalités françaises visitent les USA. L’un est Alexis de Tocqueville, le grand théoricien libéral ; l’autre Victor Schoelcher, celui qui, après la révolution de février 1848, abolira définitivement l’esclavage dans les colonies françaises. Tous deux visitent les USA dans la même période mais indépendamment l’un de l’autre. Ils constatent les mêmes phénomènes : le gouvernement de la loi et la démocratie sont en vigueur dans la communauté blanche ; mais les Noirs subissent l’esclavage et une oppression féroce, pendant que les Peaux-rouges sont progressivement et systématiquement effacés de la surface de la terre.

Au moment de conclure, dès le titre de son livre (La démocratie en Amérique),Tocqueville parle des USA comme d’un pays authentiquement démocratique, et même comme du pays le plus démocratique au monde ; Schoelcher par contre voit les USA comme le pays où fait rage le despotisme le plus féroce.

Qui des deux a raison ?

 

Imaginons qu’au 20ème siècle Tocqueville revenant et Schoelcher revenant aient fait le tour du monde. Le premier aurait fini par célébrer le gouvernement de la loi et la démocratie en vigueur aux USA et dans le « monde libre » et considérer comme peu importantes l’oppression et les pratiques génocidaires imposées par Washington et par le « monde libre » dans les colonies et semi colonies (en Algérie, au Kenya, en Amérique du Sud etc.), l’assassinat systématique de centaines de milliers de communistes organisé par la CIA dans un pays comme l’Indonésie, la discrimination, l’humiliation et l’oppression infligées jusque dans la métropole capitaliste et « démocratique » aux dépens  des peuples d’origine coloniale (les Noirs aux USA, les Algériens en France etc.).

Schoelcher revenant aurait par contre concentré son attention justement sur tout cela et aurait conclu que c’était le soi-disant « monde libre » qui exerçait le pire despotisme. On comprend bien que l’idéologie dominante s’identifie sans réserve avec le Tocqueville proprement dit et avec le Tocqueville revenant.

Le sort réservé aux peuples coloniaux et d’origine coloniale ne compte pas !

 

Je répète, contre cette vision, ce que j’ai déjà dit : les communistes doivent savoir regarder de façon autocritique leur histoire mais n’ont pas à avoir honte et ne doivent pas se laisser aller à l’autophobie ; c’est le mouvement communiste qui a mis fin aux horreurs qui ont caractérisé la tradition coloniale (qui a débouché ensuite dans l’horreur du Troisième Reich, dans l’horreur du régime qui a subi sa première et décisive défaite grâce à l’Union Soviétique).

 

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Nous pouvons donc dire que la voie pour la reconstruction du Parti communiste passe inévitablement par le choix de se réapproprier ce qui a constitué ses propres racines, ce qui a été l’orgueil communiste et aussi le langage qui en fait partie ?

 

DL : Cela ne fait pas de doute. Cette réappropriation doit être totalement critique, mais cette attitude non plus n’est pas une nouveauté. Quand Lénine a lancé le mouvement communiste, il s’est d’une part relié à la tradition socialiste précédente, mais il a su d’autre part réinterpréter cette tradition dans un sens critique, en gardant à l’esprit les développements de l’histoire de son époque.

De nos jours il ne s’agit en aucune manière d’éviter un bilan autocritique, qui s’impose absolument. Mais ceci n’a rien à voir avec l’acceptation du cadre manichéen proposé ou imposé par l’idéologie dominante. Ce cadre ne correspond en aucune manière à la vérité historique mais seulement au besoin politique et idéologique des classes dominantes et exploitantes de faire taire toute opposition de poids.

 

Donc, pratiquement comment devrions-nous travailler pour redonner à la classeouvrière un Parti Communiste qui soit à la hauteur des thèmes et del’affrontement de classe ?

Comment pouvons-nous avoir un rapport fécond avec les citoyens italiens ?

 

DL : Le modèle du Parti communiste élaboré en particulier par Lénineme semble rester valide ; évidemment, il faut tenir compte que son Que faire ?  se référait à la Russie tsariste et donc aussi aux conditions de clandestinité dans lesquelles le parti était contraint d’évoluer.

 

Dans tous les cas, il s’agit de construire un parti, qui ne soit pas un parti d’opinion et qui ne se caractérise pas par le culte de la personnalité, comme cela a été longtemps le cas de Rifondazione Comunista. Il faut un parti capable de construire un savoir collectif alternatif aux manipulations de l’idéologie dominante, un parti qui doit savoir être présent dans les lieux du conflit et doit savoir aussi, quotidiennement, construire une alternative à la fois sur le plan idéologique et sur celui de l’organisation politique.

 

Je voudrais conclure avec deux observations.

La première : l’exemple de la Lega (Ligue du Nord, parti xénophobe et sécessionniste de Umberto Bossi, NdT) (un parti qui a des caractères réactionnaires et qui nous met en présence de scénarios très inquiétants) démontre qu’était peureusement erronée la vision selon laquelle il n’y avait plus de place pour un parti enraciné dans le territoire et sur le lieu du conflit.

 

La seconde observation me ramène exactement au début de notre entretien, où je rappelais l’enseignement de Togliatti concernant la question méridionale comme une question nationale. Aujourd’hui une constatation amère s’impose : le défaut de solution de la question méridionale est en train de mettre en crise, ou risque de mettre en crise, l’unité nationale de notre pays : dans un pays caractérisé par de forts déséquilibres régionaux, le démantèlement définitif de l’Etat social passe à travers la liquidation de l’Etat national et de l’unité nationale.

Le parti communiste que nous sommes appelés à reconstruire en Italie fera la démonstration de son internationalisme concret dans la mesure, aussi, où il saura affronter et résoudre la question nationale Adhérer aux mouvements sécessionnistes ou même seulement ne pas les combattre jusqu’au fond signifierait rompre avec la meilleure tradition communiste. Il faut toujours garder à l’esprit la leçon de la Résistance : le Parti communiste est devenu un fort parti de masse dans la mesure où il a su relier la lutte sociale et la lutte nationale, interpréter les besoins des classes populaires et en même temps prendre la direction d’un mouvement qui luttait pour sauver l’Italie.

 

 

Interview publiée le 24 novembre 2010 sur L’Ernesto on line

 

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