La vérité, malgré eux

Publié le 9 Octobre 2012

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Annie Lacroix-Riz nous demande de relayer la correspondance de Pierre Pranchère qui suit.


Même sans la colère et la légitime indignation d'Annie Lacroix-Riz, La Canaille aurait bien sûr publié cette correspondance.

 

Merci à Annie de l'avoir mise rapidement en ligne pour le faire circuler sans modération.

 

Juste avant, deux mots de Canaille le Rouge sur ce sujet :


L'instruction civique, ce n'est pas qu'à l'école, et il n'est parfois pas inutile de faire quelques rappels historiques pour ceux qui n'ont pas eu ces questions de traités durant leur passage à l'école ou qui ont besoin d'un petit coup de lumière sur les recoins de leur mémoire :

Une des premières mesures administrativo-politiques prise par l'occupant nazi fut de rattacher l'Alsace et  la Lorraine au Reich, de lui appliquer toutes ses lois et de décréter l'intégration des hommes dans l'armée allemande.


De nombreux Alsaciens et Moselans soit mobilisés puis prisonniers ou sur les routes, soit fuyant l'occupant se retrouverent en zones sud et se furent parmis ceux qui fondèrent les maquis du sud ouest avant de participer à la libération de leur région (les uns dans la légion étrangère d'alors, d'autres avec la brigade Alsace Lorraineavec Malraux,  d'autre encore avec la colonne Fabien).


Parmi ceux qui ne réussirent pas à basculer de l'autre côté des crêtes vosgiennes ou qui n'étaient pas déjà clandestin à organiser la lutte antinazie, la plus grande partie, contre leur gré, furent incorporés et y "gagnèrent" le nom de "malgré nous".

 

S'il est évident que ces mesures d'incorporation forcée concernèrent 130 000 hommes et donc donnent force à la demande de prise en compte de leur situation, on ne peut pas dire que par un miracle n'ayant eu lieu que dans cette partie du territoire que tous les porteurs de l'uniforme allemand n'aient été que des victimes.


De même que le patronat et plus largement les milieux d'affaires du pays ne furent pas en masse antinazis il en fut de même en zones annexées et des pronazis zélés y trouvèrent même gites et couverts, à l'identique que la milice et les hommes de la carlingue de ce coté ci de la ligne bleue des Vosges.


Une partie certes très restreinte mais tout de même bien réelle répondant à ses critères idéologiques et raciaux de recrutement se portèrent volontaire pour les sinistres waffen SS et se comportèrent en SS. C'est ainsi que des alsaciens et des lorrains se retrouvèrent non pas malgré eux mais bien avec leur accord volontaires dans la division Das Reich comme d'autres iront finir leur parcours de collabos dans la division Charlemagne ou encore Toten kopf du côté de Stalingrad ou du nid d'aigle.


En 1944, les déconvenues militaires de l'empire de mille ans conduisirent certes à intégrer quelques types issus de la Wehrmacht (au profil quand même bien idéologiquement et physiquement aryanisé mais qui tout comme les poissons volant n'étaient pas la caractéristique principale et générique de l'espèce).


Et donc, de Tulle à Oradour, les différents lieux où les hommes de Lammerding vont passer, crimes, pillages, massacres d'hommes de femmes d'enfants seront commis par des brutes dont certains originaires de ce côté ci du Rhin.


De même que la couleur du drapeau de la révolution française cousue sur l'épaule de l'uniforme n'empêchera la légion ou les paras de se conduire en SS en Algérie, de même naître à Kiel rive gauche entre 1920 et 1925 n'empêchera pas de certains de se conduire dans la lignée définie par les grand-messes du führer au pied de la Foret Noire en 1933.


Dire cela est dire la vérité et condamner celui qui le dit est faire preuve de négationnisme historique. Les arguments avancés par Pierre Pranchère sont là pour le rappeler. Un porteur de toge et d'hermine fut-il décoré de la légion d'honneur, s'il réécrit l'histoire pour travestir ces faits entre dans le champ du qualificatif comme ceux qui lui ont demandé de le faire.


Reste une question qui vient à l'esprit : comment ne pas s'interroger sur un jugement rendu à Colmar sur cette affaire alors que le procès des bourreaux d'Oradour a lui été dépaysé hors du territoire de la juridiction compétente ? (pour atterrir à Bordeaux ou la préfecture fut durablement sous l'influence d'un certain Papon) Dans le box des accusés figurent seulement vingt et un SS sur les 65 accusés. Parmi eux 14 Alsaciens, dont deux engagés volontaires et 12 qui disent avoir été enrôlés de force dans le corps des SS. Les massacreurs mais pas leur chefCelui-ci est retenu par ses obligations professionelles de chef d'entreprise...il ne viendra donc pas avec l'accord des autorités d'occupation de la zone occidentale de l'ancien Reich.

 

Pierre Pranchère nous rappelle la suite d'un déni de justice politiquement organisé. Donc pour condamner une victime survivante d'un des plus connus des massacres commis par des SS (et en appel s'il vous plait), c'est dans une juridiction d'un territoire marqué par le passé d'une des parties que l'on va. Un territoire sous la pression de la mémoire de certains qui ont su se faire oublier mais n'en sont pas moins réel.


Cela au moment où au nom de la réconciliation franco allemande on nous rabat les oreilles sur la poignée de main de De Gaulle avec Adenauer, chef de la zone occidentale d'occupation en Allemagne, nom pour reprendre le pendant que la presse de l'époque donnait à la RDA, en oubliant de rappeler la place que ce vieux Konrad  avait occupée dans l'appareil législatif de l'état nazi qui en faisait un des rédacteurs des lois racistes du Reich (pas dactylo, rédacteur comme au conseil d'état).


Faudrait peut-être arrêter de nous prendre pour des imbéciles sans mémoire, tous les habitants de ce pays n'ont pas la mémoire courte.


Enfin et pour relativiser le côté " très grandes victimes" des" malgré nous" , si vous allez vous balader vers l'Alsace et la Lorraine (qui méritent pour leur paysage et pour leurs habitants d'y venir) outre la visite du Struthof, unique camp d'extermination en France, arrêtez vous devant les gares, bureau de postes, hôpitaux, aux entrées des mines de potasse ou de fer, devant les usines sidérurgiques, métallurgiques les filatures etc. vous verrez sur les plaques (quand la casse industrielle patronale ne les aura pas mises en tête de ses destructions prioritaires)  les listes des déportés, massacrés par les nazis, ces réprimés pour avoir dit non.

 

Ils ont résisté. Pas malgré eux, volontairement.


Ils avaient fait des choix qui méritent respect et mémoire.


Le cheminot Georges Wodli (livré à la gestapo par la police de Vichy qui l'avait arreté) et ses camarades (lien), les mineurs du bassin potassique, les ouvrières et ouvriers des filatures, ces enseignants et universitaires antinazis,  les antifascistes de l'immigration italienne ou polonaise branches de la MOI et leurs détachements de FTP où mêlés à ceux des natifs de ces lieux, ils ont dit non  ont fait d'autres choix, eurent d'autres actes que ceux qui ont revêtus, à regret mais on revêtu, les tenues noires ou vert de gris  de la bête immonde.

 

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Voici la lettre d'A. Lacroix-Riz suivie du texte argumenté de Pierre Pranchère.

 

 

 

Chers amis,


J’ai été récemment avisée par Michel Trésallet du scandale de la condamnation par la Cour d'Appel de Colmar du dernier survivant du massacre d’Oradour-sur-Glane du 10 juin 1944 par la division Das Reich, renforcée d’auxiliaires alsaciens. Nouvel exemple de la singulière œuvre historique et civique de certaines Cours d'Appel au service du camp de la collaboration et de l’agression de la Deuxième Guerre mondiale et contre le camp de la résistance, humilié et frappé financièrement, après la décision similaire, en juillet 2010, de la Cour d'Appel de Limoges contre le centre de la mémoire d’Oradour-sur-Glane et en faveur des héritiers Renault, dossier dont j’ai fait l’historique historiographique et médiatique hier, 6 octobre 2012, sur Radio Libertaire, dans l’émission Chroniques Rebelles (enregistrement disponible en cliquant sur le lien ci-dessous) et dans l’épilogue de L’histoire contemporaine toujours sous influence.


Le résistant Pierre Pranchère m’a envoyé hier le courrier dont je vous adresse copie. Il mérite la plus large diffusion. Je vous remercie de la lui assurer. La conjoncture montre l’urgence extrême qu’il y a à faire barrage à la « réhabilitation » (voire indemnisation) de la Collaboration, autre versant de la liquidation du programme du CNR désormais conduite au pas de charge « européen ».


Amicalement,

Annie Lacroix-Riz

 

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LAVER L’AFFRONT DE COLMAR

 

 

Par Pierre Pranchère, ancien résistant à l’AS et aux FTP, co-fondateur du Collectif Maquis de Corrèze, député honoraire

 

L’inadmissible vient de se produire avec la condamnation de Robert Hébras, rescapé de la sauvage tuerie perpétrée par les SS de la division Das Reich à Oradour-sur-Glane, le 10 juin 1944.

 

C’est en poursuivant son devoir de témoignage qu’il exerce depuis 68 années que le dernier survivant des rescapés de cette nuit de juin constellée de tortures (André Malraux) vient d’être l’objet d’une sentence choquante prononcée par la cour d’appel de Colmar : 1 euro de dommages et intérêts et 10 000 euros de frais de justice aux associations de « Malgré-Nous ». Comment admettre que cela a pu être fait au nom de notre peuple ? Robert Hébras est une figure emblématique qui fait l’honneur de la France, comme en témoigne la décoration allemande de haut niveau et chargée de symboles qui lui a lui été décernée et la reconnaissance du gouvernement français qui l’a fait commandeur de la Légion d’Honneur.

 

L’indignation grandit et l’action s’organise. La question centrale à poser et à résoudre n’est-elle pas : quelle base a permis à des magistrats de commettre un tel jugement ?

 

La réponse doit être claire, directe et sans tabou. Pour y parvenir la référence à la seconde guerre mondiale et à son histoire s’impose car c’est elle qui engendra Oradour-sur-Glane, Tulle, Maillé et autres crimes de guerre nazis. Que se passa-t-il avant ?

 

Après une année de « drôle de guerre » et la débâcle de 1940 l’Alsace fut annexée au 3ème Reich. Seuls de Gaulle et le PCF clandestin protestèrent. Le nazi allemand Wagner fut le bourreau sanglant de l’Alsace et ses crimes de guerre, dont l’incorporation de force, le firent condamner à mort et exécuter. Il fut le seul en France. L’Alsace eut ses résistants héroïques et ses collaborateurs. Aujourd’hui, comme ailleurs en France les croix gammées y apparaissent.

 

Revenons au verdict de Colmar. Il est la conséquence directe de l’incroyable amnistie votée en février 1953 en faveur des alsaciens de la division SS Das-Reich condamnés au procès de Bordeaux. La 3ème force régnait en maître. Les résistants étaient pourchassés, les criminels de guerre libérés. Or, cette loi fut votée en violation de la Constitution car la France était et reste toujours engagée par l’imprescriptibilité des crimes de guerre. L’imprescriptibilité découle de l’accord de Londres du 8 août 1945, accord qui fonde le droit international dans la Charte des Nations Unies ratifiée par le général de Gaulle le 4 janvier 1946. En 1952, le 28 février, par le décret 52-253 la France a prolongé l’accord de Londres avec la signature de Vincent Auriol, Président de la République, d’Edgar Faure, Président du Conseil ainsi qu’Henri Queuille et Robert Schuman au bas des Conventions de Genève du 12 août 1949 (JO du 6 mars 1952).

 

Les bases de l’inculpation et du jugement des criminels de guerre étaient établies et si les droits de la défense étaient garantis l’amnistie était de fait exclue. La constitution d’octobre 1946 en vigueur en 1953 reconnaît sans équivoque cette autorité supérieure dans ses articles 26, 27 et 28.

 

Qu’il me soit permis de rappeler que l’émotion du vote de cette loi d’amnistie en 1953 fut considérable. C’est dans l’honneur que furent prises des mesures pour faire respecter la mémoire des 644 victimes parmi lesquelles 206 enfants dont 66 âgés de moins de 6 ans. Un panneau cita les auteurs de ce vote à l’entrée de ce lieu tragique qui bouleverse et bouleversera éternellement le monde civilisé. Les députés communistes votèrent contre cette loi inique. Je revois mes amis Clément Chausson, Jean Goudoux (19), Alphonse Denis, Jean Tricart (87), Auguste Tourtaud, Demeix (23). Nous avons poursuivi dans la législature du 2 janvier 1956 ce combat pour la justice des hommes en exigeant l’extradition de Lammerding.

En 1962, le journal l’Echo-du-Centre révéla que Lammerding devenu industriel du bâtiment vivait au grand jour à Dusseldorf. La nouvelle fit sensation et le 6 et 7 mai 1962 je conduisis à Dusseldorf une délégation de résistants et de rescapés d’Oradour-sur-Glane. Reçus et guidés par les résistants antifascistes allemands nous avons débusqué Lammerding dans la Vogelstrasse (la rue des Oiseaux). Se précipitant dans sa maison, il nous envoya sa garde menaçante des 3 ou 4 SS qui ne le quittaient jamais. Nous avions pris alors la décision de ne jamais baisser la garde et le serment a été tenu.

 

Le moyen décisif pour laver l’affront de Colmar est de conduire avec une détermination sans faille le rassemblement des forces antifascistes, populaires et patriotiques pour la renaissance d’un Conseil Nationale de la Résistance (CNR) et de ses valeurs.

 

Rédigé par canaille le rouge

Publié dans #Mémoire et Histoire

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