14 juillet, les défilés, les bals... et les balles : 1953

Publié le 12 Juillet 2015

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14 juillet, les défilés, les bals... et les balles : 1953

c’est un canaillophile quasi canal historique qui a attiré l’attention de La Canaille :

Le 14 juillet, prise de la Bastille.

1789 s'ancre dans les mémoires et cristalise les espoirs.

Naissance d'une pratique festive politique, massive. Certes, le 14 au matin dans les beaux quartiers l'armée de la République défile.

Partout à la nuit tardivement tombante, les feux d’artifices, retraites aux flambeaux.

Il manque quelque chose dans ce paysage : le Peuple et la mémoire de sa Révolution que la classe dominante travaille en permanence à tronquer ou travestir.

Vieille tradition républicaine, le défilé populaire et festif qui de Bastille à Nation menait la population de la RP pour se finir en fête et en musique interrompu par les années d'occupation, il reprend en 1945 (après les manifestations patriotiques du 14 juillet 44 qui lanceront la dynamique de l'insurrection.

Tradition reprise donc à la Libération et qui connaîtra en 1953 un épilogue sanglant quand les troupes policières du gouvernement ouvrirons le feu à la suite des provocations des bérets rouges et des ceux verts des troupes coloniales. La police et ses éléments non épurés de l’occupation n'attendant que cela.

Canaille le Rouge ne résiste pas au plaisir de vous faire découvrir qui dans le gouvernement est "Ministre délégué au Conseil de l’Europe" débarrassé à grand peine de son encombrante francisque et son dossier "d'animateur de la traque aux ménées antinationale", un certain François Mitterrand.

Les massacres d’Algériens, à Paris, en octobre 1961, sans avoir encore été officiellement reconnus, font maintenant partie de la mémoire collective française. Il n’en est pas de même pour la violente répression qui a frappé des Algériens à Paris le 14 juillet 1953. Ce jour-là, un important cortège de travailleurs algériens s’était formé, encadré par le MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques) de Messali Hadj. Ils scandaient “Non au colonialisme !”, “Nous voulons l’indépendance !” ... Place de la Nation, les forces de l’ordre ont chargé ; des policiers ont tiré – il y aura 7 morts, six jeunes ouvriers algériens et un métallurgiste français, syndicaliste CGT membre du SO encadrant la manif.

Témoignange de Jean-Michel Krivine 
… De 1936 à 1953 il était devenu de tradition pour le PCF et la CGT d’organiser un grand défilé populaire dans l’après-midi du 14 juillet afin de célébrer les idéaux des grands ancêtres qui prirent la Bastille et d’en profiter pour clamer les revendications du moment.

Celui de 1953 devait être le dernier car il fut l’occasion pour la police de provoquer un véritable massacre de travailleurs algériens. Qui se souvient aujourd’hui des sept morts, dont six Algériens ? La presse, passés les premiers jours, est demeurée muette sur l’évènement et la plupart des auteurs qui écrivent sur cette période n’en soufflent mot.

… Indiscutablement, comme l’affirme un des témoins interrogés, « on peut dire que, ce 14 juillet 1953, ont été tirés les premiers coups de feu de la guerre d’Algérie ». Que s’est-il donc passé ?

Si l’on tient compte de tous les témoignages honnêtes et des récits des journalistes ne se limitant pas aux affirmations de la Préfecture de police, le déroulement des faits est à peu près le suivant : c’est en fin de défilé qu’arrive le cortège de plusieurs milliers d’Algériens. Ils viennent de la rue du Faubourg Saint Antoine et se dirigent vers la place de la Nation où se trouve la tribune des « officiels » (les dirigeants du PCF et de la CGT). Les manifestants sont bien organisés, encadrés par un service d’ordre avec brassard vert du MTLD (Mouvement nationaliste dont le chef, Messali Hadj, vient d’être incarcéré). Ils scandent divers mots d’ordre et notamment la libération de Messali. Ce que réclame également leurs pancartes, en même temps que la fin de la répression colonialiste et l’indépendance de l’Algérie. C’en est trop pour la police. Alors que le cortège s’apprête à se disloquer un groupe de flics se précipite pour arracher les pancartes et banderoles subversives ainsi que les drapeaux algériens. Les agressés vont réagir violemment en se saisissant de tout ce qui leur tombe sous la main pour se défendre puis contre-attaquer (les barrières en bois disposées le long des trottoirs, les hampes des drapeaux, les manches des pancartes). Désarçonnés par la détermination des Algériens, les policiers vont alors délibérément tirer sur eux à bout portant et sans sommation. Six Algériens et un Français, communiste et trésorier du syndicat des métaux du 18e arrondissement, trouvèrent la mort. Il y eut de nombreux blessés.

 Il se trouve que, jeune étudiant en médecine membre du PCF, je me trouvais avec ma femme place de la Nation quand les coups de feu ont retenti. Après nous être allongés sur le sol nous avons vu un Algérien ensanglanté non loin de nous. Nous nous sommes précipités et avons pu le pousser dans un taxi. Il saignait d’une plaie du cou que nous avons comprimée jusqu’à l’arrivée à l’hôpital St Louis. Nous n’avons pas su s’il figurait parmi les 4 morts répertoriés dans cet hôpital [11] 
… 

Parmi less assassnés de ce 14 juillet figure un resonsable du service d'ordre de la CGT Maurice Lurot 

Courrier du fils de Maurice Lurot, à l’Humanité-Dimanche le 21 septembre 1995 : « chaque année, alors que chacun danse, c’est les larmes aux yeux que je cherche un mot qui réchauffe dans l’HD. Chaque année, mon père est de nouveau assassiné par les camarades, par leur oubli ».

Voici un autre travail d'histoire qui recoupe ce qui précède, réalisé par un historien travaillant sur les archives de l'Huma.

Son boulot merite aussi d'être vu :

Le 14 juillet 1953, comme chaque année depuis 1936, le Parti communiste français (PCF), la Confédération générale du travail (CGT) et de nombreuses organisations progressistes organisent à Paris un défilé qui se veut une célébration des valeurs de la République. Cette tradition rappelle celle des manifestations du 1er Mai.

Ce 14 juillet, le cortège défile de la place de la Bastille à la Nation. Rendez-vous est donné dès 14 heures aux militants afin de se constituer en cortèges dont l’ordre a été décidé au préalable. Comme chaque année depuis le début des années 1950 les messalistes, militants indépendantistes du mouvement pour les libertés démocratiques en Algérie (MTLD) dirigé par Messali Hadj, prennent part au défilé malgré leurs divergences - le PCF n’est, à l’époque, pas favorable à l’indépendance de l’Algérie. Ils sont encadrés par leur propre service d’ordre que l’on reconnaît à son brassard vert.

Cette année le contexte est particulièrement tendu : les manifestations du 1er Mai ont été marquées par des violences policières ; celles de mai 1952 contre la venue en France du général américain Ridgway accusé d’utiliser des armes bactériologiques en Corée se sont soldées notamment par la mort de l’ouvrier communiste Hocine Bélaïd.

Le cortège du MTLD le 14 juillet 1953. Paris (75), 14 juillet 1953. Correspondant l’Humanité non identifié. Droits réservés - Mémoires d’Humanité/Archives départementales de la Seine-Saint-Denis (83Fi/759 15). {JPEG}Le cortège du MTLD le 14 juillet 1953. Paris (75), 14 juillet 1953. Correspondant l’Humanité non identifié. Droits réservés - Mémoires d’Humanité/Archives départementales de la Seine-Saint-Denis (83Fi/759 15).À 15 heures, le cortège s’ébranle en direction de la place de la Nation avec à sa tête une banderole proclamant l’« Union pour la défense des libertés républicaines ». L’on entonne une première Marseillaise, l’on exige la libération des militants communistes emprisonnés. Quoi que la presse ne s’en fasse pas l’écho par la suite, l’on scande aussi du côté des messalistes des slogans favorables à une Algérie indépendante.

Du côté de la rue Jacques-Cœur surgissent quelques parachutistes, de retour d’Indochine, qui provoquent et agressent les manifestants. Sporadiquement, ces « bérets rouges » qui le matin même défilaient sur les Champs-Élysées agressent les manifestants. Exfiltrés par les policiers, ils ne sont pas arrêtés.

Vers 15 heures 30, une première averse estivale, violente et soudaine, sème un peu le trouble mais le cortège parvient tout de même aux alentours de 16 heures en bon ordre à la Nation où la manifestation doit se disloquer. Depuis la tribune où il prend place, le comité d’organisation salue les différents cortèges.

Tandis qu’une seconde averse, encore plus drue, s’abat sur la place de la Nation, la journée vire au cauchemar. Après son passage devant la tribune officielle, le cortège des messalistes se presse en direction de l’avenue du Trône où un camion attend les militants pour recueillir les drapeaux algériens et les portraits de Messali Hadj qu’ils portaient fièrement durant le défilé. Des rues adjacentes, des policiers fondent sur eux. Ces derniers s’acharnent à piétiner les portraits du leader indépendantiste. Éclate alors une première bagarre sous la pluie torrentielle. Surprises par la réaction belliqueuse des messalistes qui refluent malgré tout vers la place, les forces de l’ordre suppléées de gardes mobiles retournent à la charge tandis que la tribune est évacuée.

Un blessé des affrontements du 14 juillet à Paris, le 14 juillet 1953. Auteur non identifié. Publié (recadré) le 15 juillet 1953 en Une de l’Humanité. Droits réservés - Mémoires d’Humanité/Archives départementales de la Seine-Saint-Denis (83Fi/92 18). {JPEG}Un blessé des affrontements du 14 juillet à Paris, le 14 juillet 1953. Auteur non identifié. Publié (recadré) le 15 juillet 1953 en Une de l’Humanité. Droits réservés - Mémoires d’Humanité/Archives départementales de la Seine-Saint-Denis (83Fi/92 18).Soudain, sans sommation, des coups de feu claquent. « L’horloge monumentale, brisée à l’entrée du carrefour, est arrêtée à 17h20, heure où le premier coup de feu fut tiré », selon France Soir le 16 juillet. Dans la panique générale qui s’en suit, sous une pluie battante, les premiers blessés sont évacués vers les cafés où se réfugient aussi les manifestants effarés qui, comme les clients des cafés, se font frapper par la police. On appelle les ambulances pour transporter les blessés tandis que des médecins donnent les premiers soins. Avenue du Trône, un premier car de police est renversé et enflammé. Deux autres seront brûlés et une vingtaine endommagés. Bien que la traque des manifestants se poursuive jusque dans les cours d’immeubles et sur les quais du métro où les manifestants Algériens – ou qualifiés comme tel - cherchent refuge, un calme relatif revient à peine trente minutes après les premières échauffourées qui furent d’une violence inouïe.

Sept manifestants sont tombés sous les balles de la police, six Algériens et un Français : Amar Tabjadi, 26 ans, décédé à l’hôpital Saint-Louis ; Abdallah Bacha, 25 ans, décédé à l’Hôtel-Dieu des suites d’une balle reçue dans la gorge ; Larbi Daoui, 27 ans, tué d’une balle dans le cœur ; Abdelkader Dranis, 31 ans, décédé à l’hôpital Saint-Louis ; Mohammed Isidore Illoul, 20 ans, décédé à l’hôpital Saint-Louis ; Medjen Tahar, blessé par deux balles, décédé à l’hôpital Tenon et enfin Maurice Lurot, 40 ans, mort à l’hôpital Saint-Louis d’une balle dans le cœur.

D’après le bilan officiel de la Préfecture de police, une soixantaine de policiers furent blessés à divers degrés. Le journal Combat indique le chiffre de quatre-vingt policiers blessés ; du côté des manifestants, outre les sept morts, le même journal recense quarante-quatre blessés. Mais le décompte officiel de la Préfecture – quarante blessés par balles et sept morts – est certainement à réévaluer : de nombreux blessés, de peur d’être incarcérés, ne se rendent pas dans les hôpitaux et certains médecins ne les signalent pas.

Les corps des victimes du 14 juillet 1953 exposés à la Maison des Métallos. Paris (75), 22 juillet 1953. Auteur non identifié. Droits réservés - Mémoires d’Humanité/Archives départementales de la Seine-Saint-Denis (83Fi/759 21). {JPEG}Les corps des victimes du 14 juillet 1953 exposés à la Maison des Métallos. Paris (75), 22 juillet 1953. 

Dans les jours qui suivent, l’émotion est intense ; la presse s’indigne, comme par exemple l’Humanité, ou au contraire voue aux gémonies les Algériens agresseurs des forces de l’ordre : le Figaro du 15 juillet dénonce les communistes et les Algériens respectivement responsables et initiateurs des affrontements. Le PCF, tout en taisant les revendications indépendantistes des messalistes, invite à un meeting le 21 juillet au Cirque d’Hiver qui remporte un franc succès.Le même jour, les corps des victimes algériennes sont transportés à la mosquée de Paris pour une cérémonie religieuse tandis que rue Duhesme, au local de la section du PCF à laquelle appartenait Maurice Lurot, une chapelle ardente est dressée en hommage aux sept victimes de la répression policière. Le lendemain, leurs corps sont exposés à la Maison des Métallos avant l’enterrement de Maurice Lurot au cimetière du Père-Lachaise et le transfèrement des corps des Algériens vers l’Algérie.

Mais les brimades ne sont pas encore terminées : les corps de Larbi Daoui et Mohammed Isidore Illoul ne peuvent être rapatriés en Algérie pour des raisons administratives. Ils seront enterrés dans le carré musulman du cimetière de Bobigny. Quant à Amar Tabjadi, si sa dépouille est bien parvenue en Algérie,l’Humanité du 26 juillet rapporte que son corps a été subtilisé à sa famille par des militaires français et enterré « à l’esbroufe ». Tahar Madjeb sera inhumé à Guergour, Abdallah Bacha à Bahalil et Abdelkader Dranis à Nedrouma.

Le 21 septembre 1995, le fils de Maurice Lurot écrivait dans le courrier des lecteurs de l’Humanité-Dimanche : « chaque année, alors que chacun danse, c’est les larmes aux yeux que je cherche un mot qui réchauffe dans l’HD [l’Humanité-Dimanche]. Chaque année, mon père est de nouveau assassiné par les camarades, par leur oubli ».

Malgré quelques commémorations, le massacre du 14juillet 1953 sera vite occulté dans les années qui suivent par ceux d’octobre 1961 et de février 1962

Maxime Courban 
Archiviste en charge des fonds photographiques du journal l’Humanité 
Juillet 2013
 
 

Rédigé par Canaille Lerouge

Publié dans #14 juillet, #politique, #repression, #colonialisme, #Algérie

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Robert Lechêne 12/07/2015 18:04

Merci pour ce rappel historique aussi précis et complet. Qui me bouleverse, ayant participé à ce 14 juillet-là, mais sans voir alors ce qui se passait sur le lieu du massacre. Et sans me rendre compte de ce que cela signifiait et allait signifier sur le court et le long terme, le très long terme. Encore un très grand merci, que les générations d'aujourd'hui, la jeunesse, sachent. Robert Lechêne

canaille le rouge 12/07/2015 18:15

;-)